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  • : Chroniques ordinaires d'une militante socialiste rénovatrice de Haute-Garonne.
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On est socialiste à partir du moment où l'on a cessé de dire « bah,  c'est l'ordre des choses et nous n'y changerons rien », à partir du moment où l'on a senti que ce prétendu ordre des choses était en contradiction flagrante avec la volonté de justice, d'égalité et de solidarité qui vit en nous.

Léon Blum

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 08:00

IMG_1677.JPGC'était le 23 octobre 2008. Comme si c'était hier, je revois le mail de Guy Pavan, délégué cgt Molex, tombant comme un bref appel à l'aide sur quelques messageries syndicales de la métallurgie cgt de Haute-Garonne.

A l'occasion de ce triste anniversaire, France 3 Midi Pyrénées consacre une émission sur "Le cas Molex", à 23h50 ce mercredi 2 novembre sur France 3 Midi-Pyrénées. Pour ceux qui ne peuvent le voir, tout un dossier (archives vidéos et photos, interviews récentes) est sur le site de France 3 ici.

3 ans après, les MOLEX ne font bien sûr plus autant l'actualité. Pourtant, leur combat continue, sous d'autres formes. Et au delà de leur propre situation, ils restent dans la mémoire collective pour tout ce qu'ils ont apporté. Leur cas n'est hélas pas isolé, et la victoire, la vraie, celle qui aurait vu l'usine continuer avec une ampleur similaire, n'a pas été obtenue. Mais ils ont contribué à une prise de conscience du grand public, et sans doute de certains responsables et militants politiques : politique industrielle et désindustrialisation des territoires, financiarisation de l'économie et rôle des pouvoirs publics, mondialisation et code du travail, place des ouvriers de l'industrie dans une société qui devient de services et d'ingénieurs : autant de questions qu'ils ont contribué à poser de manière exemplaire.

Les Molex, pris par leur combat, ne l'ont pas mesuré sur le coup. Ils ont pu se rendre compte maintenant que ce n'était pas qu'un encouragement amical lorsque qu'alors je le leur disais. Je leur ai déjà dit aussi l'honneur et la fierté que ça a été pour moi de partager un bout de ce chemin avec "des gens debout". Je voudrais ici de nouveau leur rendre hommage, à ma manière, avec quelques souvenirs de ces trois années. Partiels, et subjectifs, tels qu'ils me reviennent.

Octobre 2008, l'annonce, et peu après la visite de Bernard Thibault devant et dans l'usine. Les projecteurs braqués sur "le cas d'école", La Dépêche du lendemain titrant "le dossier Molex à l'Elysée". Le temps du coup de massue, et de l'espoir qui nait de la lutte qui s'organise.

Novembre 2008, le pont sur le Tarn qui tremble sous l'impressionnante manifestation à Villemur. Des manifestations, il y en aura beaucoup où on verra les MOLEX en tête des cortèges, parfois avec les FREESCALE ou pas loin des CONTI. Les célèbres blouses connues partout en France, en Europe, et même jusqu'aux Etats-Unis. Des réunions à l'usine, pour ce qui me concerne, beaucoup aussi. Dans le minuscule local syndical souvent enfumé, mais où il faisait si bon pour la chaleur qu'on y recevait à chaque fois. Dans la salle du CE, multiples réunions, avec des responsables cgt qui ont traversé la France pour cela, avec des chercheurs ou les experts du cabinet Syndex pour réfléchir aux perspectives, que d'énergie aussi à discuter à l'écart des caméras.

IMG_0762.JPGNoel 2008, la tente qui se monte devant l'usine, juste avant les congés. De congés, point, pour les salariés qui se relaieront pendant deux semaines. Manifestations de solidarité très importantes, ça ne fera que commencer.

Avril 2009, ça se tend. Coup de colère devant la découverte de la préméditation de la fermeture et de la duplication secrète de l'usine aux Etats-Unis, les dirigeants retenus (en douceur, n'exagérons rien), médiation de la direction du travail, et coup de tonnerre avec l'assignation au Tribunal de Denis Parise, secrétaire du CE, pour séquestration. Molex qui méprisait souvent la loi française n'a d'ailleurs jamais hésité à saisir la justice, parfois de manière inédite, comme en attaquant le cabinet Syndex au motif qu'il mettait trop de temps pour remettre son rapport au CE ! Mobilisation immédiate en soutien, audience marquante où le procureur, fait rare au civil, s'était déplacé en personne pour dire combien était punissable la séquestration, et où Jean-Marc Denjean, avocat du CE de Molex, plaide pour la première fois que les voyous ne sont pas ceux qu'on accuse. Médiation ordonnée en Préfecture le soir même. Atmosphère étrange, séance surréaliste à laquelle j'assiste avec Xavier Petrachi pour les structures départementales et régionales cgt. Marcus Kerriou, dirigeant de Molex, prend une toute petite voix fatiguée mais ne veut rien céder, tellement que le Préfet en vient à s'énerver. Tension palpable sous les ors de la République. Minuit passées à la sortie place Saint-Etienne, plus de métro, une journée éprouvante, comme il y en aura bien d'autres.

Mai 2009, le PSE, disons le plan social (car Plan de Sauvegarde de l'Emploi, j'ai du mal ...), le PSE donc est suspendu. Bravo, me diront le soir des élus socialistes à une réunion le soir, comme si c'était moi qui l'avait obtenu. Mais alors ? Victoire, oui, mais ça n'a en rien empêché la suite. Voilà pourquoi je suis convaincue qu'il ne faut pas se contenter d'agir en aval avec des procédures, toujours longues. Mais en amont, sur les causes.

IMG_0117.JPGJuin 2009, en train de Montauban à Paris, jusque devant Bercy. La rencontre de la dernière chance, disaient certains, pour trouver une solution, un repreneur, oui ou non. Convivialité et inquiétudes. Actions et doutes. Au final, que de paroles de ce gouvernement, pour un dossier traité en réalité à la hache, parfois en prenant les salariés en traitre.

Juillet 2009, la grève illimitée devant l'usine. La 2e visite à Villemur de Bernard Thibault, sous le soleil. La réunion aux Greniers du Roy, où on parle des perspectives, incertaines. L'avenir donnera raison à ceux qui craignaient le pire.

IMG_0351.JPGAout 2009: encore le tribunal, des délégués assignés pour blocage. Les salariés votent la reprise du travail, mais ne pourront plus jamais rentrer dans leur usine, à part pour aller chercher leurs affaires une fois licenciés. Car voilà cette armada de vigiles devant la barrière, qui en empêchent l'entrée. Le motif : quelques oeufs lancés un soir, un coup de colère bien exploité. Pourtant, la justice dira qu'il n'y a pas lieu de fermer, l'inspection du travail fera des constats... Mais si à Freescale le Préfet envoya les CRS contre des salariés en colère, jamais il n'envoya quiconque dégager un accès qui aurait dû rester possible. Pire, en pleine Préfecture, ce sera Molex qui imposera sa  loi, obligeant par exemple l'expert du CE à aller dans une salle voisine.

Septembre 2009 : le repreneur enfin connu : HIG, un pur investisseur, quelques dizaines d'emplois seulement, et la menace de Molex, bien aidé par l'Etat, pour que les salariés acceptent le PSE. Soirée marquante devant l'usine. Les délégués qui reviennent de la Préfecture. Fatigués, sous pression depuis des jours et des mois. Chaque syndicat s'exprime. Le vote, à bulletins secrets, dans le silence. Le résultat : la majorité accepte, le pistolet sous la tempe. 11 mois de lutte qui se finissent. Les uns repartent en Préfecture pour négocier ce fichu PSE, les autres restent, ambiance d'enterrement, larmes, sms, même les journalistes sont effondrés. Le lendemain, Assemblée Générale devant l'usine, dernière réunion dans le local, avant de très beaux et dignes discours. Mais la mort dans l'âme et les yeux embués.

IMG_0207.JPGSeptembre 2009, peu après, le 1er concert, sur le parking à côté de l'usine. Moments chaleureux malgré tout. Moments d'émotion, quand nous revoyons à l'écran le montage de toutes ces photos. Pour ceux qui ont vécu ces instants, une page se tourne, douloureusement. Moment déplacé aussi avec la venue de Jean-Luc Mélenchon, qui parle comme un apparatchik, sans savoir à qui il s'adresse, des accords électoraux pour les régionales.

Octobre 2009, journées parlementaires du PS à Toulouse. J'y accompagnais Denis et Guy, qui ont parlé en commission. Cela a marqué les esprits, au vu des interventions ensuite en plénière. Peut-être une petite pierre pour une prise de conscience sur les problèmes de l'industrie. Guy disant : "tout le monde ne pourra pas devenir ingénieur". J'aimerais que le parti socialiste soit imprégné de ces réalités, que certains connaissent bien, pas de caricature, mais que beaucoup trop ignorent ou méconnaissent.

Mars 2010, le ministère autorise le licenciement des délégués, contre l'avis de la direction du travail. Un scandale et une contradiction de plus du gouvernement.

Avril 2010, les dirigeants de Molex au tribunal. Cette fois, Molex est sur le banc des accusés pour entrave au Comité d'Entreprise de 2007 à octobre 2008, et au pénal. Une audience très impressionnante. Devant le tribunal, sandwiches et boissons, les forces avant la bataille, la fraternité une nouvelle fois avant d'affronter la justice. Imaginez ces salariés licenciés au final, dans ce contexte que chacun a trouvé scandaleux, en train de chercher un autre travail ou désespérant d'y arriver, revenir alors chercher justice, mais aussi de nouveau confrontés à ce gâchis et tout ce que ça fait remonter de colère. La direction de Molex qui arrive. Ils ne passeront pas devant nous, mais les voitures, avec les gardes du corps, comme tout au long du conflit, iront faire le tour, sous les huées, pour entrer de l'autre côté.  Dispositif habituel, CRS nombreux à l'entrée des grilles, qui filtrent les entrées. Les places sont chères. Dans la salle d'audience, après la cohue bon enfant, le silence. Devant, Jean-Marc Denjean, avocat du CE. Les élus et les salariés derrière, les bancs sont pleins de ce côté, et sur une bonne part de l'autre travée, là où je trouve une place. De l'autre côté, les prévenus sont là, sous les flashs de la presse avant que l'audience démarre. William Brosnan, ex co-gérant de Molex Villemur, et son interprète puisqu'il ne parle pas français, et Philippe Fort, ex directeur général de Molex Villemur et à ce titre ex-président du Comité d'Entreprise, avec leurs avocats. Assis un peu derrière, Marcus Kerriou, et pas loin, son garde du corps toujours. Il n'est pas prévenu, puisque la plainte porte sur l'entrave avant l'annonce du plan social et son arrivée. La presse sortie, le silence est pesant, c'est comme si l'air pouvait être découpé au couteau tellement la tension est perceptible. Le fond de l'affaire, c'est que le CE soit informé et consulté suffisament tôt et non mis devant le fait accompli. Les avocats de Molex essaieront de faire jouer la procédure. Ils jouent l'irrecevabilité : il n'était pas anodin que la décision du ministère sur les licenciements des élus tombe si vite, et leur licenciement par Molex le même jour. Les élus CE sont licenciés, donc plus de CE, donc le CE n'est plus fondé à intervenir ! Mais le procureur indique le bien fondé de la demande initiale, l'audience se déroulera donc. On y entendra parler de ce fameux pacte de confidentialité, découvert pendant l'enquête pénale, qu'un certain nombre de cadres de Molex ont signé. Contre rémunération promise après la fermeture, ils se sont ainsi engagés à ne rien dire des projets de Molex. A l'audience, le juge cite les incroyables auditions par la police de plusieurs salariés et des accusés, révélant toute cette organisation méticuleuse pour préparer la fermeture. Mais un groupe qui se réunit avec achat du silence, c'est une mafia ! plaidera l'avocat Denjean. La réquisition du procureur était claire et nette. Les deux dirigeants seront condamnés. 6 mois de prison avec sursis, ce n'est pas rien. Reste que la grande Molex qui depuis les Etats-Unis a pris les décisions n'a pas encore été inquiétée.

molex pref 6avril2010Septembre 2010, liquidation judiciaire. Apprise presque par hasard, les délégués constatant un trou sur les feuilles de paye. Molex se dégengage de tout. L'état prend en charge certains financements, à travers diverses structures. Quant à se retourner contre Molex ou faire le nécessaire par exemple vis à vis des constructeurs français, c'est à ce jour une autre paire de manche.

Septembre 2010, le concert a lieu dans un parc à Villemur. Concert de lutte, avec les Grandes Bouches, et des délégations d'autres entreprises. Un CDROM offert gravé avec "La MOLEX", que souvent j'écoute. Et surtout les mots d'Armando Robles, syndicaliste américain, racontant leur occupation d'usine (filmée par Michael Moore dans  «Capitalism : A Love Story»). Le matin, les Prudhommes, pour déposer plainte des 198 salariés contre Molex pour licenciement abusif (toujours pas plaidée, Molex vient de demander un report, l'audience se tiendra début 2012). Le soir, ces mots sonores qui résonnent en espagnol dans la nuit de Villemur, ces moments partagés avec quelques salariés et journalistes au local de l'Association des Molex, une photo avec le casque d'Astérix, c'est ça aussi la solidarité internationale.

Décembre 2010, le film "Les Molex, des gens debout" projeté en avant-première à Villemur. Il a fait beaucoup découvrir, c'est une oeuvre utile, et sincère. Je l'ai dit à José Alcala, comme je lui ai dit ma déception de tout ce qu'il n'y avait pas dans son film : l'organisation du combat, les manifestations, les séances au tribunal, les victoires. Beaucoup d'émotion néanmoins ce soir là, et aussi de colère, car le débat politique n'était pas au niveau des enjeux.

IMG 1680Avril 2011, la commission de suivi de revitalisation, à Villemur, dans les locaux de VMI (Villemur Industries). Car tout de même, il reste une activité à Villemur. Lors de la dernière réunion à la Direction du Travail, la semaine dernière, le constat est là : 13 salariés à MIES, qui fait de la R&D, et 51 salariés à VMI, qui continue sur place l'activité de production, avec une baisse petit à petit de la part de Chiffre d'Affaire assurée par Molex, la préparation de la suite. Mais avec difficultés et pas mal de brouillard. Et n'oublions pas, Molex Villemur, avant, c'était des brevets, des machines, un savoir-faire, et 283 salariés. Malgré tout, la visite de VMI a été un moment fort. C'était la première fois, depuis longtemps, que nous revenions à l'intérieur de l'usine, pour moi, comme pour Denis Parise et Guy Pavan. Drôle d'effet, un peu d'appréhension, le coeur gros je crois, tous trois ensemble nous sommes rentrés. Réunion de bilan, on aperçoit la grande salle, bien vide par rapport à avant, mais on entend le bruit des machines. Sans cette lutte déterminée, il n'y aurait plus rien, c'est certain. Puis, nous descendons, pour une "visite". Pas besoin d'explications, mais les visages connus de salariés, si contents de voir ici Guy et Denis. Il y a le vide, les presses à l'arrêt, mais aussi ce qui tourne, les produits qui sortent. Moment très particulier, d'où je sors malgré tout plus contente qu'en entrant, mais au fil des bâtiments, avec tous ces souvenirs qui reviennent, comme un goût amer.

Comment a-t-on pu laisser des patrons voyous dépecer impunément cela ? Je ne le digère toujours pas.

Et après ? Impossible pour l'avenir de se contenter de compassion. Si la gauche gagne en 2012, elle devra agir pour éviter les futurs Molex. Et surtout qu'on ne me dise pas qu'il faudra être prudent, qu'on ne peut pas affronter la mondialisation et la finance seuls contre tous. Que ceux là aillent donc à Villemur-sur-Tarn, avant que la moitié du site ne soit bientôt rasé, pour voir ce que ça veut dire dans les faits. Il ne s'agit pas de tout promettre et ne rien tenir. Il s'agit de tenter de s'attaquer aux causes au lieu de ne chercher qu'à atténuer les conséquences.

"Ceux qui vivent sont ceux qui luttent", écrivait Victor Hugo. MERCI et BRAVO donc aux MOLEX et à tous ceux de leur trempe pour faire vivre ces mots. C'est leur honneur que de s'être ainsi battu. C'est un devoir d'en parler et de travailler pour que cela soit encore utile.

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Publié par Marie-Agnès Gandrieau - dans Actions
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